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Exprimons notre différence

Pour un déconfinement intégral !

L’antonyme de confinement n’est pas libération, aération ou ventilation… À maladie nouvelle, néologisme improvisé : le SARS-Cov-2 a généré le mot « déconfinement » comme marqueur de son impact sociétal et nous nous en sommes emparés comme d’un mantra capable de nous ouvrir les portes du monde d’après. Chiche ! Déconfinons… intégral !

D’un commun accord, nous avons décidé que le confinement décrivait une situation assez nouvelle pour des citoyens réputés libres, une forme d’assignation à résidence avec promenade quotidienne réduite et contrôlée. Nous y avons été condamnés, sans avoir commis de délit, et nous avons éprouvé les prémices de ce que pourrait être un véritable enfermement. D’où la hâte de s’en sortir et d’inventer un mot pour rompre avec cet épisode inconcevable de notre société. On pourrait en rester là. Mais ce serait une analyse un peu courte et trop rapide d’un évènement qui révèle une aspiration plus fondamentale.

La fable du Covid-19

Pas de crispation : je ne suis pas complotiste et la pandémie n’est pas une fable destinée à manipuler les populations mais bien une réalité cruelle pour les victimes. Au-delà de son caractère sanitaire et de ses conséquences économiques et sociales, l’épisode Covid-19 porte aussi, me semble-t-il, un enseignement digne d’une fable de La Fontaine. L’envie de déconfinement ne se limite pas à retrouver une liberté de mouvement, de sorties, de contacts sociaux. Elle est plus large et plus profonde : nous exprimons avec ce mot, au détour d’un phénomène mondial imprévisible, un désir caché qui était latent, le besoin irrépressible de libération. L’esprit de la fable serait le suivant.

Depuis des décennies, les hommes vivaient sous la dictature consentie d’un système fondé sur le profit individuel et habillé de parements altruistes. Ce système favorisait les plus intelligents et les moins moraux d’entre les hommes, ces deux qualités étant requises pour parvenir à une forme de réussite, enviée par les moins intelligents et regrettée par les plus moraux. Pour garantir sa pérennité, le système, sans pilote, s’était employé à limiter les libertés individuelles pour éviter toute forme de dispersion qui aurait été nuisible au profit de quelques-uns (rappelons que les 26 personnes les plus riches de la Terre pesaient financièrement autant que la moitié de la population mondiale, soit environ 3,5 milliards d’individus). Bref ! Ce système qui avait produit malgré tout de belles choses pour l’humanité avait aussi créé trop d’inégalités de tous ordres pour être poursuivi plus longtemps. Beaucoup de femmes et d’hommes politiques avaient tenté avec honnêteté et courage de limiter les dégâts causés par l’argent ; beaucoup de citoyens ordinaires (les héros du quotidien), de bénévoles, au sein d’ONG, de salariés au sein de services publics ou d’entreprises privées s’étaient engagés, souvent solidairement, pour que la vie soit supportable, que la dignité humaine survive et que la fraternité ne soit pas un concept creux. Mais force était de constater que toutes et tous avaient été des Danaïdes et que leurs actions n’avaient été que des baumes bienveillants sur des plaies toujours réouvertes. En vérité… les hommes voulaient, sans oser se le dire, sortir de cet enfermement, ils rêvaient de… déconfinement ! Un sauveur inattendu est apparu, un libérateur malgré lui, un révélateur à coup sûr. Et ils ont eu besoin de ce beaucoup plus petit qu’eux, ce coronavirus, pour saisir l’occasion et oser s’envisager loups libres et non chiens gras soumis à leurs maîtres.

Déconfinons sans retenue et avec discernement

Puisque je veux croire que la porte se ferme sur ce monde trop imparfait pour être prolongé plus longtemps, pénétrons avec audace et confiance dans tous les sens du néologisme « déconfinement ». Déconfinement comme… décloisonner ? Comme… organiser autrement, réfléchir par soi-même, oublier les pensées sclérosantes et l’auto-censure ? Ou comme… travailler à distance en étant productif, refuser les schémas de la prétendue réussite, cesser de trembler devant les épouvantails brandis par les manipulateurs ? Oui, j’étais confiné dans une vision étroite de la vie (boulot, métro, dodo, pour faire caricatural). Oui, le déconfinement est une éclaircie prometteuse et il n’est pas question ici de masque ou de mesures prophylactiques dont il faudrait se libérer. Il est question, ni plus ni moins, d’une révolution au sens littéral. Le déconfinement est une invitation à nous tourner vers un avenir débarrassé des scléroses qui ont figé nos élans et sapé notre goût pour un monde plus juste et plus apaisé. Une invitation à sortir du rapport pathétique domination/soumission.

Il nous revient dorénavant de déconfiner sans retenue –c’est la règle– et avec discernement –c’est le devoir responsable vis-à-vis des générations à venir. Dans notre jargon de communicants, il est temps de poser les termes d’une plateforme de positionnement pour que les parties prenantes (les membres de l’humanité) expriment comment elles se rêvent, se revendiquent, veulent s’organiser, souhaitent se transmettre. Suis-je en train de suggérer qu’il faut positionner le monde comme un vulgaire produit surgelé dans un linéaire de grande surface ? Non, ce serait retomber dans les réflexes de l’avant Covid-19. Est-ce le rêve fou d’un communicant mégalomane ? Pas vraiment : c’est une œuvre immense qui exige de s’effacer pour que s’expriment toutes les idées. Mais il revient à la communication, telle que nous la concevons, de prendre la responsabilité d’organiser cette plateforme de positionnement, à l’échelle du monde comme à celles des organisations (entreprises, ONG, services publics) qui en sont les cellules ouvrières. Car la communication, telle que nous la pratiquons, est une initiative qui favorise la co-construction, qui convoque sans discriminations la philosophie, l’art, l’éthique, la morale, la science, la technologie, la finance, la politique, les sciences humaines, sociales, environnementales, économiques pour nourrir la réflexion et orienter les décisions à prendre.

Il nous appartient aujourd’hui d’écrire la suite de la fable, d’être créatifs et réalistes, d’être ambitieux comme des pionniers appelés à construire un nouveau monde. Le déconfinement, pour être réussi, doit être intégral. Je ne saurais trop insister sur la nécessité raisonnable de confier cette réussite aux bons soins de la communication !

Denis Allard
Président de l’agence de communication BRIEF